Pourquoi geler le taux du Livret A à 0,75 % en 2020 ?

Mi-janvier, on saura si le taux du Livret A passe à 0,5 %, comme le prévoit la dernière formule de calcul instaurée par l’actuel gouvernement. Ou si, en raison de circonstances exceptionnelles, il est maintenu à 0,75 %, à minima jusqu’en août prochain. Si la raison l’emporte, il faut aller au statu quo !

 

Voilà maintenant près de cinq ans que le taux du livret A s’établit à 0,75 %. Plusieurs fois, pendant cette période, il n’avait pas été modifié par décision du pouvoir politique. A l’automne 2017, il avait même été officiellement gelé jusqu’en février 2020… Parallèlement, une nouvelle formule de fixation de son taux avait été adoptée. Elle est censée être mise en application dans les jours à venir, amenant une baisse du taux du Livret A à 0,50 %, nouveau plancher fixé par les textes. Reste que sur proposition du Gouverneur de la Banque de France, le gouvernement peut déroger à la règle. Selon le Parisien, fin décembre, des députés marcheurs y était favorable. A la différence d’Éric Lombard, le directeur général de la Caisse des Dépôts, gestionnaire du fonds d’épargne alimenté par le Livret A, comme le rapporte le JDD.

Voici pourquoi il est cohérent de plaider pour un maintien du taux, en prenant en compte l’ensemble des parties prenantes, et pas uniquement les épargnants…

Oui, les circonstances sont exceptionnelles…

Pour déroger à la formule, il faut des circonstances exceptionnelles. A l’évidence, le contexte social est en une. Après une année marquée par des manifestations de gilets jaunes tous les week-ends, le projet de loi sur la retraite a cristallisé depuis début décembre les contestations. D’autant que le Livret A est un produit financier à part. Assurément populaire, avec près de 55 millions de porteurs. Même si naturellement les Livrets A d’épargnants aisés sont plus garnis que les Livrets A d’épargnants pauvres… De surcroît, le taux du Livret A est un marqueur majeur en terme d’épargne. C’est ainsi depuis 2015 – et le passage du taux du Livret A sous la barre du pourcent – que les Français ont fait du compte courant leur placement préféré. Bref, ils considèrent qu’entre s’embêter à placer leur argent et le laisser sur leur compte, mieux vaut la seconde solution. L’assurance-vie a depuis lors été détrônée…

Impact sur les banques : bien moins que le cadeau récent de la BCE

Aujourd’hui, tout l’argent déposé sur le Livret A, son cousin, le LLDS et le livret d’épargne populaire n’est pas centralisé dans le fonds d’épargne piloté par la Caisse des dépôts. Une partie reste aux banques. Ne pas baisser le taux de rendement du Livret A de 0,75 % à 0,50 % a donc un coût pour les ces établissements. Rapide calcul pour avoir un ordre d’idée : l’encours du Livret A et du LDDS s’établit peu ou prou à 400 milliards. Environ 260 milliards sont à la Caisse des dépôts et 140 milliards dans les banques. Pour un taux majoré de 0,25 point, le coût s’établit à 350 millions d’euros sur un an.

Un ordre de grandeur à comparer à la récente faveur faite aux banques par la Banque Centrale européenne (BCE).  La politique des taux négatifs menée par Mario Draghi est pénalisante pour les banques car elles doivent payer des intérêts à la BCE lorsqu’elles ont un excédent de ressources non prêtées ni placées. Mais cette politique est aussi très pénalisante pour les épargnants, contribuant à la baisse du rendement du livret A, mais aussi du fonds en euros des contrats d’assurance-vie.

Juste avant son remplacement à la tête de l’institution européenne par Christine Lagarde, Mario Draghi a adopté une mesure. Son nom ? Le « tiering » ? Sa logique : ne pas faire payer aux banques le taux de dépôt négatif jusqu’à un certain montant. « Sur les 3 grandes banques cotées, BNP Paribas, Crédit Agricole et la Société Générale, l’économie s’établit aux alentours de 550 millions », explique Jérôme Legras, directeur de la recherche d’Axiom AI.

Les banques ne peuvent crier au scandale : elles ont bénéficié d’un cadeau de la BCE. Elles doivent en rendre un bout aux épargnants, car ils sont également pénalisés par l’actuel environnement monétaire…

Impact sur le logement social

Dans l’esprit collectif, le livret A n’est pas une affaire commerciale. Une partie des sommes collectées servent en effet à financer le logement social.  Fin 2018, le total des prêts accordés s’élevait à 162 milliards d’euros. Surcoût pour le logement social d’un maintien du taux : environ 400 millions. A première vue, le chiffre est important. En pratique, l’impact est toutefois bien flagrant : car les taux au logement social sont effectués à taux variable sur très longue période. Un léger décalage une année ne pèse plus beaucoup sur un crédit où il est prévu d’avance que le taux varie et où il faut payer des intérêts pendant trente ans.

D’autant que l’Etat pourrait sans difficulté le compenser.  Depuis plusieurs années, le Livret A fait des bénéfices. Ne croyez pas qu’ils reviennent aux épargnants, même s’ils sont réalisés avec leurs économies. Non, tous les ans, l’Etat se sert au titre de la soi-disant garantie apportée au Livret A. Alors que le fonds d’épargne dispose de fonds propres, au même titre que les banquiers et assureurs… En 2019, l’Etat a ainsi touché 543 millions. C’est plus que le surcoût du maintien du taux à 0,75 % pour le logement social.

Conclusion : il faut maintenir le taux à 0,75 % sur un an.

La mesure ne permettra pas de redonner le moral aux épargnants : seul un retour à 1 % pourrait peut-être y parvenir. Mais elle aurait le mérite de cesser de désespérer Billancourt. Et face à la baisse du rendement du fonds en euros, de limiter la collecte sur l’assurance-vie, comme le souhaitent les pouvoirs publics pour des raisons prudentielles. Dernier point historique : chaque fois que la formule de calcul donnait un taux de 0,5 % pour le livret A, il a été décider d’y déroger. Accepter de baisser le taux du Livret A dans le contexte actuel serait donc une véritable mesure de défiance à l’égard des épargnants.

 

 

Jean-François Filliatre

Directeur éditorial de Marchés Gagnants
Membre de la Commission Epargnants de l’AMF et de la Commission Pratiques Commerciales de l’ACPR.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *