Interview : « Les chinois ne marchent plus sur l’eau »

Pourquoi des particuliers chinois subissent-ils la baisse de la Bourse de Shangai ? Ou comment l’espoir de l’économie mondiale devient le cauchemar de l’été 2015 ! Décryptage avec Eric Mookherjee, directeur général de Twenty First Capital. Et ce n’est pas du chinois…

 

Un graphique en dit souvent plus long qu’un long discours ! Alors que les médias s’emballent sur les fluctuations à court terme de la Bourse de Shangai, Marchés Gagnants s’interrogent. Lundi 24 août 2015, nous constations que le krach chinois ramenait ce marché à son niveau du début de l’année.

 

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Avis de tempête sur les marchés financiers.

 

Aujourd’hui, regardons un peu plus loin avec le graphique de l’indice composite de la bourse de Shangai sur les trois dernières années. Etonnante courbe : un électro-encéphalogramme en apparence peu marqué jusqu’à mi 2014, puis une flambée pendant un an, avant le plongeon actuel, entamé mi-juin.
Shangai 3 ansTout cardiologue financier aurait, à vue d’oeil, diagnostiqué une arythmie… Mais pourquoi donc un tel comportement ? Nous avons interrogé Eric Mookherjee, polytechnicien, ancien directeur de la gestion action et de la recherche de Crédit Lyonnais Asset Management. Il avait en 2002 créée Shanti, société de gestion spécialisée dans les fonds émergents, avant de venir co-responsable de la gestion de Twenty First Capital. L’occasion de faire le point sur le modèle économique de la Chine, mais aussi le poids des particuliers sur le marché boursier chinois.

 

Spécialiste des marchés émergents, co-responsable de la gestion de Twenty First Capital
Spécialiste des marchés émergents, co-responsable de la gestion de Twenty First Capital

En quoi la Chine se distingue de nos économies ?

Eric Mookherjee : Chez nous, la consommation est la principale composante de l’activité économique. Depuis près de 40 ans, la Chine a fait le choix de privilégier l’investissement. Et des décisions politiques ont été mise en œuvre en ce sens.

Par exemple, le maintien des taux à des niveaux extrêmement bas. L’épargne des chinois était drainée vers des dépôts peu rémunérés. Et cet argent était exploité pour financer tout un tas de projets, notamment d’infrastructures.

 

Les particuliers acceptaient des rendements décevants simplement pour être dans la ligne du parti ?

Eric Mookherjee : Ils n’avaient pas d’alternative ! Puis il ont cherché à se tourner vers d’autres placements face à une inflation encore élevée,. Et devenez ce qu’ils firent ? La Bourse ? Elle affichait des performances volatiles. Donc elle paraissait peu tentante. Alors que l’immobilier… N’est ce pas dans l’esprit général le placement idéal à long terme, notamment en période d’inflation ? Les prix ont alors commencé à prendre de la hauteur…

 

On est loin des marchés boursiers et de la forte présence des particuliers sur la Bourse chinoise !

Eric Mookherjee : Attendez, Rome ne s’est pas faite en un jour et l’histoire de la flambée de la bourse de Shangai non plus. L’immobilier se portant bien, des collectivités locales (provinces, villes, communes etc…) se sont mises à vendre des terrains pour gagner de l’argent et les banques ont financé tout ça avec des produits financiers – les Wealth Management Products. On faisait des crédits et on les revendait sous forme de produits financiers aux épargnants chinois avec des rémunérations à deux chiffres.

 

Voilà qui nous rappelle les subprimes aux Etats, ces crédits hypothécaires accordés à des ménages peu solvables aux Etats-Unis…
Eric Mookherjee : Ca y ressemble ! Mais le gouvernement a voulu arrêter la bulle. Il a donc sifflé la fin de la partie. Et le cocktail explosif s’est mis en place. Les épargnants se sont alors dit que la Bourse était l’alternative. D’où l’arrivée massive de capitaux sur les actions. Parallèlement, les banquiers ont recrée des Wealth Mangement Products basés sur les marchés financiers. Sans rentrer dans le détail, disons simplement que l’on a encouragé l’acquisition de titres à crédit. Quand le marché monte, c’est tout bénéfice. Mais quand il baisse, il faut d’urgence vendre pour éviter d’y laisser sa chemise. Ce phénomène amplifie les fluctuations des cours. D’autant que les particuliers sont très présents en raison du faible poids des investisseurs institutionnels locaux – les fonds ne sont pas prédominants comme en Europe – et des étrangers. Longtemps, le marché chinois était très largement fermé à ces derniers.

 

Quels sont les risques économiques en Chine ?

Eric Mookherjee : L’histoire démontre que les crises économiques peuvent parfois générer des crises financières. Et vice-versa. Aujourd’hui, l’inquiétude porte sur le niveau d’endettement global de la Chine. La croissance a, comme dans beaucoup d’endroits dans le monde, était financée à crédit. L’endettement total chinois (Etat + privé) est supérieur à 280 % du produit intérieur brut,! La faillite d’un agent économique peut entraîner la faillite d’un autre…

 

Pourquoi les Bourses mondiales ont été plus sensibles au risque chinois ces derniers jours ?

Eric Mookherjee : C’est avant tout une question de confiance. Depuis 1977, les chinois marchent sur l’eau : ils réussissent tout ce qu’ils tentent. Là, les investisseurs ont le sentiment qu’ils ratent tout, et que les mesures prises par le gouvernement sont de plus en plus à court terme, avec une couleur de tentatives de dernier ressort.

Les conseils de Marchés Gagnants

* Avis aux Français comme aux Chinois, une bonne gestion ne doit pas se faire sur la base de seule performance escomptée. Aussi, tout patrimoine doit comporter des placements éventuellement mal rémunérés, mais disponibles pour faire face aux aléas du quotidien ou aux projets à court terme, à côté de placements boursiers. Tout mettre en Bourse relève de l’irresponsabilité !
* En France, il est rare d’emprunter auprès d’une banque pour acheter des actions. Mais l’effet de levier est autorisé via le Service de Règlement différé, ou des produits tel que Warrants, Turbos ou certains ETF. En dépit des perspectives de gains, ces instruments doivent être utilisés par des investisseurs à trois conditions : être disponible pour pouvoir suivre ses positions à tout moment, avoir un minimum d’expérience et surtout, y consacrer une faible part de ces placements financiers.
* Même si les cours sont aujourd’hui plus dépendants des flux que des fondamentaux, il est toujours bon de garder un œil sur ces derniers. Tout comme sur les tendances. La baisse du marché chinois fait la une des journaux, alors que sa flambée n’avait pas été signalée. Ces deux phénomènes étaient pourtant aussi atypiques l’un que l’autre. En pareille situation de stress -haussier ou baissier, il faut toujours faire preuve de prudence. Mieux vaut souvent rater un bon coup que de foncer tête baissée dans un plan foireux…

 

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